
La Ballade du Souffle-Sonore
Quand le soleil d’émeraude se couchait derrière les collines d’ardoise, les ruelles de la cité de Brindacier restaient étrangement silencieuses : la petite Léa, joyau du chœur d’enfants, avait perdu sa voix sous l’emprise d’un sort de poussière sombre. Les médecins cherchèrent, les sages arguèrent, aucun écho ne jaillit de sa gorge.
Non loin de là, dans un terrier sous les racines d’un vieux tremble, vivait Fizz, un gobelin à l’allure de cheminot et au cœur gonflé d’espoir. Sa passion : recycler les vieux alambics abandonnés par les alchimistes pour en faire de petites machines musicales. En apprenant le mal de Léa, il fouilla ses grimoires et découvrit une note griffonnée : “La voix d’un enfant se ranime lorsque résonne l’Air-Lueur, cristal dormant au creux du volcan et qui n’écoute que le souffle d’un dragon.”
Fizz n’avait jamais vu de dragon, mais un gobelin sait flairer la légende à travers le vent. À la première lueur de l’aube, il poussa sa chariotte grinçante jusqu’aux crêtes de lave figée. Le hasard, ou peut-être la destinée, plaça sur son chemin Emberlyn, une dragonne à l’écaille rousse qui grelottait de peur : sa flamme intérieure s’était éteinte en affrontant un cyclone de givre.
Le gobelin lui proposa un marché d’amitié plutôt qu’un marché de troc : si elle l’aidait à réveiller l’Air-Lueur, il rallumerait son feu grâce à ses inventions. Intriguée par l’audace de cette minuscule créature au sourire d’étain, Emberlyn hocha la tête.
Ensemble, ils franchirent la pluie de cendres, la caverne des chauves-souris à ailes de verre, puis un dédale où les parois chantaient l’histoire de la terre en grondant. Au fond du volcan, un rocher en forme de cloche abritait le cristal endormi, si terne qu’on le prenait pour un simple caillou.
Emberlyn approcha sa gueule, inspira profondément et tenta un souffle ; rien qu’un filet de fumée triste. Fizz dégaina de son sac un étrange sifflet-forge tiré d’un vieux soufflet de forge et d’un tuyau d’orgue, le plaça devant la gueule de la dragonne, puis lui demanda de souffler encore. L’instrument amplifia la petite flamme vacillante. Un jet d’air incandescent heurta le rocher qui se fendit comme un fruit trop mûr : l’Air-Lueur jaillit, éclat pur et sonore, un rayon d’aurore solide.
Le cristal, une fois logé dans la cloche à musique de Fizz, vibrait comme un cœur. Le duo fonça jusqu’à Brindacier, filant droit dans la chambre silencieuse de Léa. Fizz posa la cloche au pied du lit, Emberlyn souffla une brise chaude ; la cloche fit “ting” puis “taaang”. Un unique accord ruissela dans la pièce, et la poussière sombre se dissipa. Léa ouvrit grand les yeux, inspira, puis chanta d’une voix claire qui couvrit toute la cité ; chaque note libérait des étincelles de couleur rose et or.
Les clochers sonnaient, les passants dansaient, les marchands offraient des fruits aux timbres de cuivre. La voix perdue était redevenue source de vie. Le Conseil de la ville remplaça les statues de bronze terni par deux nouvelles effigies : un gobelin brandissant un sifflet-forge et une dragonne au regard malicieux, témoins d’une alliance inattendue.
Depuis ce soir-là, chaque fois qu’un enfant du royaume perd son rire ou sa voix, on ne consulte plus seulement les docteurs ; on cherche d’abord Fizz et Emberlyn, gardiens de l’Air-Lueur, pour rappeler doucement au monde que la musique née d’une amitié sincère peut guérir les plus profonds silences.
Fin.